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INTERVIEW DE DEYRMON

Interview et mise en écriture par Brigitte KEHRER

BK : En tant qu'artiste accompli depuis plus de 35 ans, qu'est-ce qui vous inspire lors de la création d'une oeuvre ? De quoi parlez-vous quand vous peignez ?

 D : Bien que citadin de naissance, j'ai toujours considéré la nature comme ma principale source  d'inspiration. Je crois que je suis plutôt rat des champs que rat des villes ! Je sens que toutes les formes caractéristiques de l'art sont visibles et représentées dans la nature. Je m'y immerge très régulièrement et c'est bien d'elle que je m'inspire. Je m'y plonge progressivement avec un bonheur serein, et un dialogue s'installe. Il suffit alors de déchiffrer ses formes, ses couleurs, ses ombres et ses espaces, d'en transposer les aspects et les physionomies sur une toile en me mettant au  diapason de ce que je perçois, avec mes cinq sens. Je deviens alors hyper réceptif et perméable à un monde multiforme et généreux et je peux alors en récolter les fruits. Lorsque je peins ou que je fais de la gravure, c'est la technique, souvent mixte qui m'amène dans des lieux inconnus. Des formes nouvelles, à partir de la nature.

BK : Quelle est alors la patte Deyrmon ? Quel est le dénominateur commun dans vos créations ? Comment vous reconnaît-on ?

Il y a un premier courant que j'appelle "surnaturaliste" et qui, à travers des gravures ou des dessins/peintures, donne à voir un monde d'apparence tout à fait réaliste, mais dans lequel figurent un ou plusieurs éléments déstabilisants. Je pense par ex. au tableau "la Mouche" travaillé à l'acrylique et dans lequel un caméléon prend la pose devant le Mt Kenya dont le sommet enneigé représente de manière réaliste la forme d'une mouche blanche qu'il s'agit de découvrir. Le surréalisme "à la Dali" est ici bien présent dans ma manière de mêler le naturalisme au monde du rêve.

Il y a ensuite un courant qui mêle deux techniques généralement peu associées entre elles; à savoir l'encre de Chine et l'aquarelle, que j'ai développé dans une série appelée "Ornithographies". Ce type de travail vise à associer le geste au pinceau d'inspiration faussement calligraphique avec la grâce et la légèreté de tons aquarellés au service de volatiles en tous genres.

Il y a enfin un courant de type "sériel" dans lequel je travaille un sujet en le multipliant à l'infini ( ex. "Mosaïques" ou "Abécédaires" ) de manière à quitter le propos descriptif pour atteindre à un équilibre esthétique de nature plutôt abstraite.

BK : Parmi vos nombreuses techniques et sujets, vous peignez aussi des animaux, des oiseaux et des paysages, En quoi vos peintures sont-elles différentes de celles de Robert Hainard, à qui on vous a comparé trop souvent ?

D : En 1977 j'ai été remarqué en tant que jeune graveur par Robert Hainard lui-même ! Il m'avait consacré un petit article dans la "Tribune de Genève". Il y relatait la conscience de la nature que je dégageais dans mes gravures, ce qu'il estimait indispensable pour la sauvegarde de la nature et les réflexes écologiques que chacun se devait de développer pour sa conservation et les générations à venir. La comparaison s'arrête effectivement là, tant ma manière de voir la pratique artistique diffère du pur naturaliste qu'il était. Le naturalisme m'a certes beaucoup interpellé, mais uniquement dans ce qu'il révèle de la proximité de l'artiste au monde naturel et non dans sa quête perpétuelle de recréer la nature vers une perception respectueuse. Il y a chez Hainard ce désir- peut-être un peu lié à Calvin- de reproduire fidèlement, au plus près de la nature. C'est tout le contraire pour moi.
Je  désire en fait la transcender. La nature pour moi est source d'inspiration, de créativité, de liberté dans les mouvements et les formes. Ce droit à la transposition et au dépassement du modèle est indispensable. C'est un besoin fondamental chez un artiste de devenir créateur. Je ne désire pas être réduit à un simple artisan qui copie respectueusement ses modèles dans une vision purement écologique.

BK : Comment avez-vous choisi votre nom d'artiste ?

J'ai choisi mon nom en forme d'anagramme Deyrmon dès 1990, car à ce moment-là je portais presque le même patronyme que le célèbre dessinateur de presse Pierre Reymond de la "Tribune de Genève", avec qui l'on me confondait souvent. Puis, ce nom est devenu comme une nouvelle pulsion de ma création. Il m'a permis de changer de peau, dès que je me mets à l'ouvrage. Comme si j'entrais dans un autre monde : celui de l'expansion créative.

BK : Que cherchez-vous à exprimer au-delà des critères purement esthétiques issus de votre formation aux Beaux-Arts ?

D : Je revendique en effet une certaine approche scientifique: la recherche minutieuse du détail, un sens aiguisé de l'observation, de la patience pour laisser venir l'idée novatrice; tout ceci s'apparente et s'appuie d'ailleurs souvent sur une pratique en parallèle de la photographie.

Mais ce qui me passionne le plus et me permet d'accéder à une autre dimension artistique, c'est lorsque j'aspire à transcender la figure concrète. Je regarde les couches, les passages, les strates et je les explore. Je suis à l'affût des moindres interstices qui se révèlent  à moi de manière inattendue, inopinée, parfois accidentelle et qui me permettent d'entrer ailleurs, de plonger vers d'autres espaces esthétiques.

Ce que je recherche probablement le plus au-delà des critères purement esthétiques, c'est une vision empreinte de poésie. Celle-ci, à mes yeux, se doit d'être soutenue par une haute qualité technique. La poésie doit s'exhaler d'une oeuvre un peu comme le parfum d'une rose. De manière invisible, mais entêtante.

BK : Sur quel support technique s'appuie votre création ?

D : Mon socle de création s'appuie sur une base académique classique, un goût du dessin inné, un sens esthétique et visuel assez aiguisé, une certaine facilité de capter n'importe quel instant ou morceau du réel qui m'entoure. J'ai de la chance de pouvoir voir et de ressentir le sens du cadrage ou de la composition tout de suite.

Mais au fil du temps, au creux de ma pratique quotidienne, dans mon atelier, et avec l'expérience acquise, j'ai compris aussi que ce sont bien les "ratures", les accidents de parcours, les choses qui me résistent, qui sont les vraies sources de jubilation. Elles me guident et me permettent de déboucher sur des aspects plus "aventureux" de la pratique artistique.

BK : Vous auriez aimé être un aventurier en terres inconnues ?

D : Oui exactement ! A ce titre et à défaut d'être devenu un explorateur intrépide à la Blaise Cendrars, j'aurais rêvé d'être à la découverte d'espaces vierges, dans des contrées lointaines. J'ai toujours ressenti ce besoin de devenir une sorte "d'explorateur" du dessin, de m'avancer dans le maquis et les friches oubliés, les petites voies que l'on oublie et qui s'écartent d'une route trop bien tracée. Explorer au sens fort du terme les espaces oubliés de l'art.

BK : Vous avez une oeuvre extraordinairement prolifique. Plus de mille cent cinquante oeuvres à votre actif à ce jour. Comment est-ce que vous vous situeriez dans le paysage artistique à Genève ?

D : Oui j'ai toujours eu une immense envie de créer, de me lancer, d'y aller. Je suis très chanceux de ce point de vue. Je n'ai pas trop traversé de déserts de création. Aux Beaux-Arts j'ai bénéficié des mêmes bases que mes collègues Marc Jurt, Carmen Perrin, Axel et Catherine Ernst, Raoul Klein ou Paul Viaccoz et même du célèbre navigateur Dominique Wavre, avec lesquels j'ai passé de très beaux moments.

Sans doute, je n'ai pas osé saisir les opportunités de me faire connaître à fond dans les milieux artistiques. C'est aussi un gros travail nécessaire de construction de réseaux, de recherches de personnes ressource et cela je ne l'ai pas assez cultivé en effet. Mais je me sens davantage prêt à m'affirmer maintenant afin d'occuper ma place particulière.

BK : Vous avez avancé un peu comme un navigateur solitaire ?

D : Oui, j'ai navigué dans le milieu artistique sans doute de manière trop évasive, un peu par confort et par souci de sécurité probablement instillé par un milieu familial très porté sur l'humilité, j'ai poursuivi consciencieusement ma quête artistique, mais en solitaire. Et en tant qu'artiste, il est difficile de faire valoir la qualité de son propre travail. Il est aussi difficile de ne pas apparaître comme un poète maudit qui crève la dalle !

BK : Quels seraient vos modèles  ?

D : Sans jamais avoir cherché à m'approprier ou m'inspirer du style d'un peintre en particulier, je place néanmoins les artistes suivants au sommet de ma hiérarchie personnelle : en tête Zao Wou Ki pour sa fulgurance poétique, ensuite je mets d'emblée Nicolas de Staël pour sa pâte et sa qualité d'abstraction. Suivi de près par Soulages pour la profondeur de ses noirs intenses. Et Vuillard pour le chatoiement de ses nuances de couleurs. Enfin, dans les plus classiques, d'abord Corot pour la lumière douce de ses "vedutas" de Rome, Caravage pour ses rendus veloutés inégalables et Dali pour sa vertigineuse technique.

Déc. 2018

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